Enherber la vigne : un pari gagnant pour les insectes auxiliaires ?

18/04/2026

Entre rangs et racines : ce que change l’enherbement sur le vivant

Dans nos vignobles, chaque décision laisse sa trace. L’enherbement – laisser ou semer de l’herbe entre les rangs de vigne – n’a rien d’anodin. On l’a longtemps vu comme une mode ou une contrainte, parfois comme un simple compromis visuel. Mais quand on s’arrête derrière les sarments, le regard au ras du sol, c’est une autre histoire qui se dévoile : celle des hôtes minuscules, les insectes auxiliaires, qui profitent autant que la vigne de ces couverts végétaux.

Aujourd’hui, entre pratiques culturales qui évoluent et demandes croissantes pour une viticulture moins chimique, la question se pose avec une acuité nouvelle : pourquoi, et surtout comment, l’enherbement favorise-t-il la présence des précieux alliés que sont les insectes auxiliaires dans nos parcelles ?

Des insectes auxiliaires, qui sont-ils vraiment ?

Parler “d’auxiliaires” en agriculture, c’est évoquer toute la petite armée d’insectes qui rendent service au vigneron en s’attaquant aux ravageurs ou en participant à la pollinisation. Les principaux groupes concernés dans les vignes sont :

  • Les prédateurs de ravageurs (coccinelles, chrysopes, syrphes, araignées...) qui s’attaquent aux pucerons, acariens, cicadelles, cochenilles…
  • Les parasitoïdes (guêpes minuscules ou braconides), qui pondent dans ou sur les insectes nuisibles
  • Certains pollinisateurs – bien que la vigne soit autogame, la présence d’abeilles et bourdons bénéficie à la biodiversité générale
  • Décomposeurs, tels que les carabes, qui interviennent dans la dégradation de la matière organique et l’aération du sol

On estime, selon l’INRAE, que plus de 600 espèces d’insectes auxiliaires peuvent habiter un vignoble enherbé, contre moins de 300 dans une parcelle entretenue “à nu”. Parmi eux, certains protégent la vigne contre la redoutable cicadelle verte (vectrice de la flavescence dorée), ou régulent les populations de vers de la grappe (Lobesia botrana). (Source : INRAE, 2017)

L’enherbement, des origines agricoles à la pratique viticole contemporaine

Originairement perçue comme une concurrence à la vigne, l’herbe n’a longtemps eu sa place qu’en hiver. L’essor de l’enherbement contrôlé remonte aux années 1970-80, notamment en Champagne, où la compaction des sols par le machinisme imposait de “tenir” les rangs. Mais c’est bien plus tard, sous l’effet de la réduction et de l’interdiction progressive de certains herbicides, qu’enherber est devenu synonyme de bonne gestion agroécologique.

Aujourd’hui, les chiffres sont parlants : en 2022, environ 40% du vignoble français présentait un enherbement partiel ou total. Certaines AOC, comme Sancerre ou Bourgogne, dépassent même les 50%. Cette pratique n’est pas anodine : elle exige une réflexion agronomique, car chaque sol, chaque climat, chaque choix de semence influence la faune associée.

Le lien direct entre enherbement et augmentation des auxiliaires

La diversité floristique : le carburant de la biodiversité

L’enherbement favorise la diversité végétale, qui elle-même attire des insectes diversifiés. Des études menées dans le Bordelais ont montré que l’on observe 2 à 3 fois plus d’espèces d’insectes auxiliaires dans les interrangs enherbés que dans les sols nus (V. Bohanec, Agronomy for Sustainable Development, 2018).

  • Fleurs sauvages spontanées vs semis spécialisés : Des espèces comme le trèfle, la luzerne, le lotier ou la vesce offrent du nectar et du pollen, permettant à des auxiliaires comme les syrphes ou les hyménoptères parasitoïdes d’accomplir tout leur cycle de vie à proximité des vignes.
  • Structures refuges : L’herbe offre abri, sites de reproduction et cachettes contre les prédateurs plus importants (oiseaux, lézards, etc.)
  • Effet “corridor vert” : Les insectes circulent mieux entre parcelles, générant une mosaïque écologique à l’échelle du paysage viticole.

En 2019, un travail de terrain dans le Languedoc a révélé que les syrphes, “mouches” pollinisatrices et prédateurs de pucerons, voyaient leur population multipliée par 5 dans les zones enherbées au moins 6 mois l’an (source : IFV/LIFE BioDiVine).

La lutte biologique intégrée, une réponse aux pressions croissantes

Moins d’herbicides, moins d’anti-insectes, plus d’équilibres naturels : c’est le principe de la lutte biologique intégrée. Dans la majorité des vignobles suivis par le réseau DEPHY (Ministère de l’Agriculture, 2022), les exploitations ayant opté pour l’enherbement voient une chute moyenne de 20 à 30% du recours aux insecticides sur trois ans.

Type d’enherbement Effet attendu sur les auxiliaires Données observées (auxiliaires x/ha)
Semi naturel (herbe spontanée) Grande diversité, adaptation locale 300-500/ha
Semi spécialisé (mélange fleurs/légumineuses) Richesse spécifique, nourriture abondante 500-800/ha
Sol nu (désherbage total) Faible diversité, populations stables ou endéclin 100-200/ha

Attention toutefois : la relation bénéfique n’est optimale que si l’enherbement n’entre pas trop en concurrence avec la vigne (stress hydrique, blocage azoté), ce qui suppose une gestion fine (tonte, broyage, choix des espèces...).

Quels auxiliaires favorise-t-on réellement ? Portrait d’espèces-clés

  • Les carabes (Coléoptères) – de grands marcheurs nocturnes, friands d’œufs d’insectes et de chenilles. Un hectare de vigne enherbée peut héberger plus de 1000 individus adultes au printemps (source : OAB, Observatoire Agricole de la Biodiversité).
  • Les coccinelles (Adalia bipunctata, Harmonia axyridis) – chaque larve peut consommer jusqu’à 100 pucerons/jour, mais a besoin d’abris pour boucler son cycle (herbes hautes, bordures non tondues).
  • Les araignées (Lycosidae, Thomisidae) – jusqu’à 50 espèces recensées dans le Haut Doubs sur vigne enherbée, véritables pièges vivants pour larves et diptères.
  • Les syrphes – adultes pollinisateurs, larves prédatrices de pucerons. Leur présence bondit dès 2 à 3 espèces de légumineuses dans le couvert.

Ces auxiliaires ne sont pas que des figurants : selon l’INRAE, un hectare bien enherbé peut abriter entre 10 000 et 30 000 insectes auxiliaires en activité au printemps, un chiffre qui fait toute la différence à la veille d’un épisode de ravageurs.

Avis de vignerons et recherche : retours et nuances du terrain

  • Point de vue terrain : En Côte-d’Or, l’enherbement a permis de limiter les traitements contre l’otiorhynque de 2 à 1/an, simplement via le maintien de populations de carabes (Domaine Goisot, témoignage 2021).
  • Effet paysage : Des haies, des bandes fleuries en lisière du vignoble augmentent l’effet bénéfique de l’enherbement, créant de véritables “super-écosystèmes” (source : Solagro/Arbre et Paysage 2022).
  • Limites et vigilance : Si les mauvaises graminées colonisent trop, elles favorisent parfois aussi certains ravageurs (ex : cicadelles). Tout réside dans le choix et la gestion du couvert.

Conseils pratiques pour renforcer la présence d’auxiliaires par l’enherbement

  1. Privilégier la diversité végétale : mélanger légumineuses (trèfle, lotier), graminées locales et fleurs sauvages.
  2. Tondre par alternance : garder certaines zones hautes pour les abris tout au long de la saison.
  3. Laisser des bandes non travaillées en bordure ou au centre des parcelles pour la reproduction des carabes et des araignées.
  4. Limiter l’usage d’engrais azotés : cela favorise les légumineuses, donc la faune utile.
  5. Observer régulièrement à la loupe la faune présente, pour ajuster les pratiques.

Il existe aujourd’hui des guides et outils participatifs pour identifier les insectes auxiliaires en vigne (ex : “Protéger la vigne autrement”, IFV, 2023 – site IFV).

Biodiversité, résilience et avenir : l’enherbement comme socle

Si l’enherbement fait parfois débat, il s’impose aujourd’hui comme un pilier de la viticulture régénérative. Derrière les chiffres, il y a le constat simple, quasi palpable : entre deux rangs verts, la vigne dialogue chaque jour avec un monde animal insoupçonné qui la protège, la nourrit et participe discrètement à la qualité de ses raisins. Cette dynamique ne cessera de gagner en importance dans les années à venir, sous la pression des changements climatiques et des consommateurs en quête de sens et d’authenticité.

À l’heure où fleurissent les labels “Haute Valeur Environnementale” et “Biodivin”, intégrer l’enherbement et favoriser les insectes auxiliaires n’est plus une exception mais une nécessité agronomique, écologique et éthique. Le vivant s’invite dans chaque verre de Sancerre, pour peu que l’on sache l’écouter… Et le préserver.

(Sources : INRAE, IFV, Agronomy for Sustainable Development, Observatoire Agricole de la Biodiversité, Solagro, Ministère de l’Agriculture)

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